Black Panthers

Les Black Panther de Jérusalem: 50 ans après

Quand on entend les mots Black Panther on pense tout de suite au mouvement noir des années 1960 aux Etats-Unis. Mais en Israël, il y a eu aussi un mouvement qui s’est appelé les Black Panthers. Nés dans le quartier de Musrara à Jérusalem, les Black Panther se sont battus dans les années 1971 – 1972 pour la reconnaissance de la discrimination faite envers les juifs séfarades et pour leur donner une égalité des chances dans différents domaines.

Ce qui  m’a incité à parler des Black Panther, 50 ans après leur création, c’est une exposition qui leur est consacrée à l’Ecole Naggar d’Art de Musrara. Mais pour l’avoir visitée, je peux vous éviter de perdre votre temps en vous disant que l’on n’y apprend rien ou pas grand chose sur le mouvement politique du début des années 1970 qui a transformé le paysage politique et culturel du pays. L’exposition se perd dans des représentations modernes de la protestation en ne faisant que quelques rares et trop brèves références aux véritables Balck Panther. 

Par contre si vous passez à coté du Minhal Kehilati du quartier de Musrara, montez au 1er étage et vous découvrirez une exposition photo sur les Black Panther avec des clichés des principales manifestations et des portraits de leurs leaders. Parmi eux, celui de Charlie Layani que j’ai croisé lors de mon passage là-bas et qui a pris un peu de son temps pour me raconter son histoire. Monté d’Algérie en Israël à l’âge de 11 ans en 1961, sa famille est d’abord dirigée vers Afula. Là les conditions de vie sont misérables et ils ne tardent pas à venir s’installer à Jérusalem dans le quartier de Musrara. L’intégration a été très difficile. Ayant jusqu’alors suivi une scolarité normale dans une école française en Algérie, on le « descend » de 3 classes dans l’école de Jérusalem car il ne parle pas hébreu. En 1971, lors des manifestations des Black Panther, il est soldat à l’armée mais défile néanmoins, sans uniforme, avec ses amis avec lesquels il a grandi. 

Après la création d’Israël en 1948, les juifs ashkénazes, arrivés principalement des pays d’Europe de l’est,  » régnaient  » sur le pays tant sur le plan politique que sur le plan culturel. De ce fait, les juifs séfarades, venus d’Afrique du Nord ou de certains pays musulmans comme l’Iran, étaient marginalisés et se sentaient souvent comme des citoyens de deuxième catégorie. Cela se traduisait par des conditions de vie difficiles, un moindre niveau d’éducation et un fort taux de chômage.

Avant 1948, le quartier Musrara était un quartier chic arabe. Après la Guerre d’Indépendance, il est devenu une espèce de « no man’s land » coincé à la frontière de la partie jordanienne et israélienne de Jérusalem, infesté de mines. C’est dans ce quartier à la limite de la salubrité que les immigrés des pays d’Afrique du Nord et des pays arabes ont été installés, dans des conditions de logement difficiles. Après la Guerre des Six Jours en 1967, un plan de rénovation du quartier est lancé pour accueillir de nouveaux immigrés, surtout venant de l’Europe de l’est. Les loyers augmentent et les anciens résidents se sentent exclus du programme car trop pauvres pour en bénéficier.

Les jeunes du quartier de Musrara découvrent un autre monde en allant à l’école ou à l’université en dehors de leur zone d’habitation. Ils côtoient de jeunes juifs ashkénazes qui ne vivent absolument pas la même réalité qu’eux. Ces derniers vivent dans de grands appartements, alors qu’eux sont entassés dans une seule pièce. Les juifs ashkénazes mangent à leur faim et ont même des animaux, chiens et chats, qui sont nourris avec des denrées qu’eux, juifs mizrahi ne peuvent pas s’acheter. D’ailleurs beaucoup de ces jeunes du quartier de Musrara ont déjà été arrêtés par la police pour vol, principalement de nourriture.

C’est donc en 1971, qu’une vingtaine de jeunes juifs mizrahi, issus de la 2ème génération d’immigrés, décident de fonder un mouvement de protestation pour faire reconnaitre aux élites ashkénazes leur situation de citoyens de 2ème catégorie. Les 3 principaux fondateurs sont : Saadia Marciano, Koko Deri et Charlie Bitton. Ils prennent le nom de Black Panther en s’identifiant au mouvement américain. Ils distribuent des tracts et se font régulièrement arrêtés et maltraités par la police. Ils veulent manifester mais on interdit leurs manifestations car leurs leaders ont tous ou presque des casiers judiciaires.

Le 2 mars 1971, ils se réunissent néanmoins devant la mairie de Jérusalem pour protester contre la pauvreté, la discrimination et l’inégalité entre les juifs du pays. Ils sont soutenus par d’autres jeunes issus des milieux ashkénazes et plus favorisés. Ils ont également su très tôt se faire entendre par les médias et certains employés de la mairie de Jérusalem qui travaillent dans le social. Leur mouvement prend de plus en plus d’ampleur.

Le 13 avril 1971, Golda Meir, alors premier ministre d’Israël décide de les rencontrer. Elle n’est pas du tout convaincue par leur combat et dira même à la suite de cette rencontre  » הם לא נחמדים » – ils ne sont pas des gens bien ….

Une grande manifestation est organisée le 18 mai 1971 qui réunit entre 5000 et 7000 personnes à Davidka. On l’appellera  » The night of the Panther ». Quand les manifestatnts commencent à se déplacer en direction de la place Zion, des clashs avec la police démarrent, des cocktails molotofs sont lancés …. Il y aura des blessés des deux côtés.

Après cette manifestation, un comité est créé pour évaluer le problème de discrimination dans le pays. Sa conclusion est sans appel : il existe une différence de traitement envers les juifs mizrahi. En réponse un budget supplémentaire est créé pour des actions sociales dans le domaine du logement et de l’éducation. Mais le déclenchement de la Guerre de Kippour en 1973, réorientera une bonne partie de ce budget vers l’effort de guerre, réduisant plus ou moins à néant l’avancée sociale espérée.

D’autres manifestations sont encore organisées entre 1971 et 1973 à Jérusalem, Tel Aviv et Haifa. Mais le mouvement s’essouffle faute d’être relayé par un véritable parti politique. Aux élections à la Knesset de 1973, le mouvement obtient 13332 voix soit 0.9%, juste en dessous des 1% nécessaire pour obtenir un député à la Knesset. A partir de là, certains membres des Black Panther vont entrer en politique mais de façon individuelle et à travers d’autres partis politiques. Le mouvement sera finalement dissous en 1977 au moment de la victoire du parti Likoud et de Menahem Begin à la Knesset.

Les Black Panther, même s’ils ne sont pas arrivés à faire complètement changer le paysage socio-politico-culturel d’Israêl, ont fortement participé à la prise de conscience d’une société à deux vitesses, entre juifs ashkénazes et juifs séfarades. De ses leaders, seul Koko Deri habite encore le quartier de Musrara. On y trouve d’ailleurs toujours plusieurs références à ce mouvement, comme des panthères dessinées sur les murs et des plaques commémoratives comme celles du  » passage des Black Panther » et de  » l’allée des gens qui ne sont pas bons  » .

Pour en savoir plus, regardez cet extrait du film documentaire réalisé par David Szerman sur David Soussana, un artiste, qui travaillait à la mairie de Jérusalem lors de la montée du mouvement des Black Panther, qui a relayé leur combat et leur a dessiné leur logo, le poing serré. Voici l’extrait du documentaire consacré à la période des Black Panther.

 

Pour voir le film en entier : La double vie de David Soussana on Vimeo  


texte et photos : Valérie Cudkowicz – mai 2021 

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