Yom Hashoah : les nouvelles transmissions de la mémoire

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Yom Hashoah : les nouvelles transmissions de la mémoire

A l’approche de Yom Hashoah, que aura lieu mardi 21 avril 2020, je me permets de partager un article que j’ai écrit pour la revue ” Mémoire Vive” de l’Association Aloumim, association israélienne des enfants cachés en France pendant la Shoah.

A l’heure ou les derniers survivants de la Shoah s’éteignent doucement les uns après les autres, il est temps de réfléchir à de nouvelles façons de transmettre ce qui s’est passé durant cette période si particulière. Bientôt il n’y aura plus de témoins visuels et les générations futures ne pourront plus s’appuyer sur eux pour réaliser leur devoir de mémoire. La tradition juive montre toutefois que cela peut marcher puisque voilà des siècles qu’on se raconte à Pessah la sortie d’Egypte. Mais le danger aujourd’hui est celui des négationnistes qui essayent de réécrire l’histoire, ce qui risque de leur être facilité par la disparition naturelle des témoins directs et l’accès à un public de plus en plus large et de plus en plus prompte à croire tout et n’importe quoi du moment qu’on l’a vu sur les réseaux sociaux.

Alors comment peut-on en 2019 continuer à honorer l’obligatoire et nécessaire devoir de mémoire pour ne pas oublier aujourd’hui et dans le futur ces millions de vies exterminées simplement parce qu’elles appartenaient à des juifs? Depuis quelques années, différentes initiatives sont prises pour transmettre aux plus jeunes l’histoire de la Shoah. Deux tendances majeures se distinguent :

* faire sortir la Shoah des lieux et cérémonies officiels : en effet, les musées n’attirent plus les jeunes et ils désertent aussi les cérémonies officielles souvent trop solennelles et longues à leur goût. D’où l’apparition de projets comme Zikaron BaSalon qui se déplace chez les gens ou celui des Stolperstein qui envahit les rues là même où de toute façon tout le monde passe.

* adopter un langage plus jeune et des formes de communication à la mode : Eva.Stories sur instagram ou le Cafe Dilema s’adressent directement aux jeunes d’aujourd’hui en utilisant leurs propres canaux de communication.

Voilà donc un petit inventaire à la Prévert qui répertorie certaines de ces nouvelles initiatives de transmission.


« Eva.Stories » sur Instagram

shoah eva storiesA l’occasion de Yom Hashoah 2019 – la Journée de Commémoration de la Shoah – le premier épisode de « Eva.Stories » est sorti sur Instagram. Inspirée de faits réels, Eva.Stories raconte l’histoire de Eva Heyman, une jeune juive hongroise de 13 ans qui tenait un journal avant d’être arrêtée et déportée à Auschwitz où elle sera assassinée. L’idée de ce projet est d’imaginer comment Eva aurait parlé de sa vie si elle avait eu Instagram. Plusieurs petits films, comme filmé d’un téléphone portable, la montrent donc heureuse avec ses amies avant la guerre, fêtant son anniversaire, assistant à l’arrestation de proches puis à sa propre déportation. Le tout est ponctué d’emojs, ces petits symboles représentant des cœurs ou une figure exprimant une émotion – joie, peur, rire etc.. . Eva.Stories aurait obtenu plus de 120 millions de clics ( mais moins nombreux sont ceux qui ont regardé tous les épisodes), soit environ 100 fois la population d’adolescents juifs dans le monde. Le compte Instagram de Eva.Stories est suivi par près de 1,6 million de personnes.

Ces chiffres sont impressionnants mais posent aussi quelques questions. Ma fille de 18 ans m’a avoué avoir été mal à l’aise devant les emojis associés à certains épisodes plus dramatiques de la série. Rich Brownstein, un professeur de l’Ecole Internationale d’Education de Yad Vashem se demande si Eva.Stories va réellement laisser une trace chez les jeunes qui l’ont vue. Est ce qu’ils auront été marqué comme on le reste souvent après avoir vu d’autres films sur le même sujet comme « Inglorious basterds » ou « Le pianiste » ? Eva.stories ne sera-t-elle pas comme toutes les autres histoires Instagram….présente jusqu’à la suivante ?

Le compte instagram de Eva.Stories : www.instagram.com/eva.stories/



Le Café Dilema

Le Café Dilema est une idée utilisée de plus en plus en Israël dans les groupes de jeunes – mouvements de jeunesse, armée etc… – pour aborder des sujets dont on ne parlerait pas au quotidien. C’est une méthode d’échanges libres qui permet aux jeunes d’exprimer en public des idées et des sentiments ainsi que de poser des questions sans tabou ou presque.

Certains groupes de jeunes proposent un Café Dilema au moment des commémorations de la Journée du Souvenir de la Shoah. Ils se retrouvent dans un local et un «  leader », qui a préparé la soirée à l’avance avec un petit groupe, lance des sujets de discussion. Quand il s’agit de la Shoah, les questions tournent généralement autour de sujets comme:
* rester juif pendant la Shoah
* qu’est-ce que tu aurais fait si
* héroisme ou survie

Le leader est là pour éviter que les jeunes sortent trop du sujet de base. Mais cela n’empêche pas les questionnements de fonds, les prises de positions diverses, l’expression de sentiments souvent refoulés devant des adultes ou dans d’autres contextes comme celui de l’école ou de témoignages de survivants. La diversité des participants – religieux ou non, de droite ou de gauche, descendants ou non de survivants – leur permet aussi de confronter leurs opinions à celles des autres et d’exercer leur capacité à les exprimer en face de gens qui ne pensent pas forcément comme eux.

Le Café Dilema permet donc aux jeunes de s’interroger sur leur relation personnelle aux événements de la Shoah et leur place dans le devoir de transmission, ce qui devrait leur permettre d’être de meilleurs passeurs de mémoire par la suite.


Zikaron BaSalon

shoah zikaron basalonC’est en 2011 qu’un groupe d’amis décident de se réunir pour marquer Yom Hashoah à leur façon. En effet, ils ne se sentent pas trop concernés par les cérémonies officielles mais veulent néanmoins marquer ce jour un peu spécial.

L’idée est de se réunir chez l’un d’eux et de faire venir un témoin pour raconter son histoire. D’ou le nom de Zikaron BaSalon – mémoire dans un salon. Il ne s’agit pas seulement d’écouter. Le plus important est que chacun qui le souhaite puisse aussi participer. C’est pourquoi ces réunions qui ont le plus souvent lieu la veille au soir de Yom Hashoah se déroulent en 3 parties :
* témoigner – écoute d’un témoignage ou visionnage d’un film ou d’un documentaire
* exprimer – un ou des participants proposent une « animation » : histoire personnelle, morceau de musique, photos etc… en rapport avec la soirée
* discuter – chacun est invité à s’exprimer sur la Shoah

Certains des créateurs du concept sont allés vivre à l’étranger en emportant Zikaron BaSalon dans leurs valises. C’est ainsi que des rencontres sont organisées chaque année dans plus de cinquante pays, dont l’Australie, le Pérou, la Suisse, l’Inde, la Chine, la Scandinavie etc… Certains participants comparent cette expérience à celle de Pessah et de la lecture de la Hagadah, quand le même soir à travers le monde, des juifs sont réunis pour entendre l’histoire d’une période difficile du peuple juif et la transmettre aux générations futures.

Pour en avoir organisé plusieurs chez moi, je peux témoigner que c’est une soirée qui ne laisse pas indifférent et qui marque les participants, et notamment les plus jeunes, d’une façon particulière. Ils en sortent avec l’impression d’avoir reçu la mission personnelle de continuer à transmettre le témoignage entendu.

Plus d’infos sur : www.zikaronbasalon.com


Shem Olam 2019

Shem Olam est une organisation internationale dont le but est de transmettre aux jeunes générations la mémoire de la Shoah. Son originalité réside dans le fait qu’elle se base, non sur la transmission de la souffrance ou la terreur des événements, mais sur les valeurs de survie, d’entraide, de foi qui ont également été présentes durant cette période. C’est à travers ces valeurs « positives » qu’elle veut transmettre les messages et la mémoire de la Shoah.

Parmi ses différents projets, elle a initié en 2019 un projet musical original pour toucher les jeunes israéliens. Dix chanteurs très connus en Israël et venant de tous les milieux musicaux, interprètent des chansons dont les paroles sont directement tirées de lettres ou de textes écrits durant la Shoah, dans les ghettos ou les camps de concentration. Le message fort porté par chacun d’eux arrivent ainsi directement aux oreilles des jeunes et y font leur marque.

Ces textes sont ceux d’écrivains connus ou d’anonymes. Ils racontent tous des événements réels, des sentiments forts vécus par ceux là même qui étaient au centre de la tourmente. Chaque chanteur du projet a pu choisir parmi plusieurs textes celui qu’il voulait mettre en musique ou juste interpréter. Les participants à ce projet sont Aviv Gefen, Yonathan Razel, Noa Kirel, Yshai Levi, Ninette Tayeb, Dikla, Moshe Ben Ari, Lee Biran, Nasrin Kadri et Guy et Yael.

Les chansons peuvent être écoutées sur le site : www.shemolam2019.com

Voici la chanson chantée par Moshe Ben Ari

Comme on le voit, les projets et les initiatives ne manquent pas. Mais attention, il est encore trop tôt pour savoir si toutes ces nouvelles formes de transmission permettront de passer le message de génération en génération et de garder si ce n’est intact mais du moins intègre la mémoire de la Shoah une fois que le dernier témoin de cette époque aura disparu.

Valérie Cudkowicz
Mémoire Vive #67 – mars 2020

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